Le kiss prend-il le pouvoir ?


Tunis 20 août 2019
À la suite de l’atelier sous-régional de soutien aux organisations de pêche professionnelles des pays d’Afrique du Nord organisé à Bizerte (Tunisie) du 24 au 26 septembre 2013, au cours duquel les participants ont décidé de créer une plateforme de pêche comprenant des associations et des organisations professionnelles, nous annonçons le lancement de la création d’une plateforme d’acteurs non étatiques de la pêche et de l’aquaculture dans le sud de la Méditerranée. Cette plateforme vise généralement à aider leurs membres à contribuer à la lutte contre la pauvreté et à la sécurité alimentaire par le développement durable de la pêche et de l’aquaculture dans la région. En particulier, il vise à :
Les fondateurs de la plate-forme ont convenu de faciliter et d’encourager l’intégration de diverses organisations professionnelles et non étatiques actives dans le secteur de la pêche dans les pays du sud de la Méditerranée avec la création de deux bureaux (un bureau pour les acteurs non étatiques en Afrique du Nord et un second pour les pays du sud de la Méditerranée situés sur d’autres continents).
Un bureau exécutif provisoire a été créé pour préparer les projets de statuts, du règlement interne et de plan d’action pour la prochaine période.
Zarzis le 28 avril 2019
Communiqué à l’attention de tous les pêcheurs marins et activiste de la société civile
La pêche maritime occupe une place prépondérante dans la création d’emplois, en particulier dans le sous-secteur de la pêche artisanale, qui représente plus de 60% du nombre total de marins de tous les ports tunisiens. La pêche constitue une composante essentielle de la politique de l’Etat en matière de sécurité alimentaire et soutient à l’économie nationale en contribuant à réduire le déficit de la balance commerciale.
Toutefois, le secteur connait actuellement des difficultés dues à la forte pression exercée sur les ressources halieutiques et à la destruction généralisée du milieu marin due à l’utilisation d’équipements de pêche ne respectant pas les réglementations nationales. Cette situation, qui résulte d’une mauvaise gestion et d’une exploitation irrationnelle des ressources de pêche, pourrait compromettre la durabilité de ce secteur et la généralisation d’une pêche illégale, non déclarée et non réglementée soutenu par des lobbies de la pêche industrielle.
Les modèles courants de gestion des pêches mis en œuvre en Tunisie n’ont pas permis de pérenniser la pêche artisanale, ce qui a contribué à la croissance de la pêche au chalut au détriment de la pêche artisanale. La contribution de ce type de pêche est passée d’environ 50 000 tonnes en 1988 à 33 000 tonnes en 2017, malgré l’augmentation du nombre d’unités de pêche côtières et artisanales de 16%, on assiste à une chute étonnante de la rentabilité et à une exacerbation de la crise des petits pêcheurs, qui mettent en garde contre une explosion de la situation. Cela est dû à la marginalisation d’une part et la nomination de représentants opportunistes manipulés par l’organisation de pêcheurs industriels d’autre part.
La solution à ce problème doit nécessairement passer par une gouvernance vertueuse, efficace et efficiente du secteur en vue de lui assurer une gestion rationnelle et une exploitation durable des ressources halieutiques.
Par conséquent, face à ces difficultés et les enjeux de développement durable de la pêche artisanale, il convient de réfléchir à la mise au point d’un modèle de gouvernance approprié et adapté à la pêche tunisienne en général et à la pêche artisanale en particulier, qui constitue un enjeu pour la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement dans le secteur de la pêche.
Pour toutes ces raisons, le Réseau tunisien de la pêche artisanale durable appelle à la constitution d’une équipe de spécialistes des différents aspects de la gouvernance de la gestion des pêches et d’acteurs professionnels de la pêche artisanale pour réfléchir sur les orientations stratégiques qui pourraient être prises pour instaurer une bonne gouvernance pour le secteur de la pêche en Tunisie, en particulier pour le sous-secteur de la pêche artisanale.
Quelle gouvernance doit on adopter ?
Dans sa forme la plus simple, gouvernance renvoie à la manière de gouverner. Dans ce prolongement, une bonne gouvernance consiste à bien gouverner, dans un contexte toutefois où « bien gouverner » peut faire référence à des notions subjectives et renvoyer à des considérations d’ordre socio-culturel.
Une unanimité tend toutefois à se dégager au niveau international et considère la bonne gouvernance comme étant la conception d’un Etat portant des modes de pilotage et de régulation de l’action publique plus efficaces et plus proches de l’intérêt général. Cette notion du «mieux-Etat » dans l’exercice du pouvoir (permettant de sortir de l’opposition entre le « tout-Etat » et le « non-Etat ») fait référence à des processus gui dés par un certain nombre de principes vertueux tels que l’accès à l’information, l’instauration d’un dialogue avec les usagers,la promotion de formes de partenariat public-privé pour la production de certains services, la lutte contre la corruption ou encore la gestion efficace des ressources publiques (efficience de l’action publique).
L’analyse de la gouvernance accorde par conséquent une grande importance à la manière dont l’action publique est conçue, mise en œuvre, suivie et évaluée (la forme). Les principes de bonne gouvernance auxquels cela fait référence comprennent notamment l’ouverture et la transparence, la responsabilité ou redevabilité des institutions, la participation et la responsabilisation des usagers, l’efficacité et l’efficience,l’adaptabilité et la réactivité, ou encore la subsidiarité.
Mais l’analyse de la gouvernance doit aussi accorder une importance à la qualité de l’action publique et des services rendus (le fond), ce qui renvoie à la notion de cohérence, elle-même dépendante en grande partie de l’application des autres principes généraux de bonne gouvernance énoncés ci-dessus. Il convient aussi de faire la distinction entre la cohérence externe,qui fait référence à la justesse et au bien-fondé des objectifs d’une action ; et la cohérence interne, qui se traduit par une action correctement conçue au regard des objectifs visés et des résultats recherchés indépendamment de son bien-fondé.
Quelle gouvernance pour le secteur de la pêche? : Vers un cadre de gouvernance adapté aux besoins de la gestion des pêches, aux objectifs de politique sectorielle et aux engagements internationaux
Appliquée à la gestion du secteur des pêches, la notion de bonne gouvernance est souvent invoquée comme étant une condition essentielle à l’atteinte de l’objectif d’une pêche durable et responsable aux plans bio-écologique, social et économique.
Pour rappel, la ressource halieutique est une ressource publique renouvelable dont l’exploitation s’appuie généralement sur des droits concédés à des entités privées dont le principal objet est de dégager des profits, de générer des emplois et/ou d’offrir des moyens de subsistance. La nature, le statut et la forme de ces droits traduisent en principe la manière dont les pouvoirs publics souhaitent que la ressource soit exploitée et valorisée,et peuvent donner une bonne indication sur les objectifs de politique sectorielle recherchés.
L’exploitation et l’utilisation des ressources halieutiques mettent par conséquent en jeu des intérêts publics et privés importants, et parfois contradictoires. Aussi, l’essence même de l’implication de l’Etat dans la gestion du secteur est de veiller à optimiser les retombées économiques et sociales liées à l’exploitation de la ressource et aux activités associées à la pêche, tout en recherchant l’intérêt général et en veillant à préserver les capacités de renouvellement des ressources et des écosystèmes qui les supportent. Dans certains cas, l’action de l’Etat peut également être guidée par le souci de protéger la rente halieutique, qui est une notion économique liée à la valeur intrinsèque du patrimoine naturel.
A cet effet, l’Etat doit mettre en place un système de gouvernance adéquat reposant sur un cadre de gouvernance cohérent et incorporant d’autres principes de bonne gouvernance liés à l’exercice de l’action publique comme l’ouverture et la transparence, la participation (qui inclut la cogestion),l’efficience, etc. Un cadre de gouvernance peut être défini comme l’ensemble des politiques, institutions, lois et réglementations et services influençant les modes d’exploitation, de gestion et de valorisation des ressources halieutiques. Pour être cohérent, il doit tenir compte des besoins et des spécificités de la gestion des ressources halieutiques, et des engagements et obligations internationales du pays en matière de pêche et de conservation des ressources marines, mais il doit aussi refléter les objectifs de politique générale du pays et les objectifs assignés au secteur de la pêche.
A noter toutefois que la distinction que l’on peut établir entre cadre de gouvernance, d’une part, et principes de bonne gouvernance, d’autre part, n’a de sens que d’un point de vue méthodologique. Car la bonne gouvernance doit avant tout être considérée comme un processus global et itératif ramenant sans cesse à la question du « comment mieux faire, au sens général du terme, et à moindre coût ». Il s’agit en outre d’un processus réflexif puisque l’application de tel ou tel principe de bonne gouvernance permet de porter un nouveau regard sur le cadre de gouvernance dans lequel il s’inscrit et de l’améliorer en retour.
Par ailleurs, dans la pratique, il est difficile d’isoler les différents principes de bonne gouvernance en raison de leur forte interdépendance.
Pour ne donner qu’un exemple, on peut citer le cas de la gestion participative des pêches, qui est un mode de gestion préconisé dans beaucoup de pays pour atteindre l’objectif de durabilité des pêcheries à moindre coût. Le principe clé de bonne gouvernance auquel se réfère ce mode de gestion est la participation.
Mais une gestion participative n’aboutira pas aux effets recherchés si d’autres principes clés de bonne gouvernance ne sont pas correctement appréhendés, comme celui de la cohérence de l’unité de gestion concernée, de la transparence qui est un garant de l’engagement des acteurs, de la capacité des institutions publiques et privées à remplir leurs mandats, etc.

Les insuffisances des systèmes de gouvernance sont à l’origine de la fragilisation croissante des ressources halieutiques et des écosystèmes aquatiques. Elles sont aussi responsables de la faible expression, en général, du potentiel de contribution du secteur des pêches au développement économique et social des pays.
Des efforts sont nécessaires pour assurer l’inclusion des pêcheurs artisanaux dans l’élaboration de la législation nationale par le biais de processus réellement participatifs, afin de répondre aux besoins spécifiques des pêches artisanales marines et intérieures d’une manière appropriée au contexte local. Dans les pays où la pêche artisanale est mal organisée, il est impératif d’aider les communautés de pêcheurs à devenir autonomes et capables de s’engager dans les processus d’élaboration de politiques.
Dans ce contexte, le réseau tunisien de pêche artisanale durable sollicite les autorités à:
La Gouvernance actuelle de la pêche en abordant la crise des chrafis de la Chebba.
La Charfia est un engin de pêche typiquement tunisien qui est utilise uniquement au sud de la Tunisie et en particulier à Kerkennah, Djerba et Chebba.
La charfia est un engin de pêche passif de la catégorie des pêcheries fixes. L’engin est formé de bras ou «murs» et de chambres de capture. Les bras sont édifiés à l’aide de palmes qui sont enfoncées dans la vase et qui servent à guider les poissons vers les chambres de captures. Ces dernières sont constituées de claies de palmes soutenues par des poutres en bois de palmier et sont munies de nasses confectionnées à partir de régimes de palmier.
Chaque année, 16 pêcheries fixes sont attribuées lors d’une enchère publique réalisée au cours du mois d’octobre de chaque année, après l’enlèvement de tous les équipements des anciens locataires des chrafis et ceci avant le 15 juin.
Depuis la saison 2015-2016, les rapports indiquent l’émergence d’un nouveau phénomène, un comportement de l’exercice de ce type de pêche engendrant l’épuisement des stocks de poissons par le ciblage des juvéniles, en raison de l’adoption d’outils de pêche utilisant d’une manière illégale des filets de type « Ritza » au lieu des palmes et de l’expansion de la mise en place de « bras « et murs » dans d’autres espaces marins multipliant ainsi à 75 fois l’espace maritime alloué à chaque Charfia .
Selon ces mêmes rapports, l’utilisation de ces filets empêche le renouvellement des stocks de poissons en capturant un très grand nombre de petits poissons non matures (représentant environ 70% du total des captures).
Cela est dû à l’usage de filet de pêche de faibles mailles, qui se remplissent rapidement par les algues. Ces « murs » deviennent étanches même au courant marin et engendrent ainsi un vrai déséquilibre à la vie des organismes vivants.
Certaines pêcheries sont constitués de 95% de filet à faible maille « Ritza » au lieu de l’usage des palmes, en violation flagrante de la loi et sans action dissuasif.
En outre, les locataires des chrafis ont illégalement élargi leurs espaces maritimes de 30 à 75 fois (de quelques milliers de m² à quelques centaines de milliers de m²), formant ainsi une barrière marine constitué de filets atteignant les 17 kilomètres au large de la côte de Maloulech. Les résultats de ce dérèglement environnemental est senti par les pêcheurs artisans des côtes de Mahdia et de Sfax qui souffre de la chute de leurs captures.
L’Institut national des sciences et technologies de la mer a mené une étude en mai 2016, qui a mis en évidence un certain nombre de dysfonctionnement et de lacunes. Ce qui a permis au département de réviser le cahier des charges régissant l’attribution des chrafiset leurs exploitations. Les chercheurs de l’Institut ont impliqué toutes les parties prenantes, y compris les pêcheurs artisans de Chebba et Maloulech. Les résultats des travaux du Groupe ont été bien accueillis par toutes les parties cherchant à pérenniser les activités de pêche de cette zone maritime.
Le Réseau tunisien pour la pêche artisanale durable rejette toutes les décisions unilatérales prises lors de la réunion présidée par le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche le 18 février 2019. Ces dispositions sont destinées à contourner les mesures protégeant la pêche artisanale à Chebba et Maloulech. Ces décisions ne reflètent en rien les attentes de nos pêcheurs artisans et reflètent une gouvernance borgne au service des intérêts personnels et ceux des lobbies de la pêche illégale. Par conséquent, nous réaffirmons notre adhésion au rapport de l’Institut national des sciences et technologies marines du mois de mai 2016 et des recommandations participatives de la réunion qui s’est tenue au siège du gouvernorat de Mahdia le 12 décembre 2018, notamment :
Le réseau tunisien pour une pêche artisanale durable exige également :
Nous espérons donc unir les pêcheurs artisans pour mettre fin à l’exclusion sociale des groupes vulnérables et à la discrimination, ce qui porte atteinte à leur droit constitutionnel à des moyens de subsistance, à une vie décente. Nous appelons les pêcheurs à coopérer pour unir leurs voix afin de prendre part aux décisions et d’éliminer la gouvernance actuelle qui devance les intérêts personnels et manipulé par les armateurs de la pêche illégale.
Sadri Khiari / 10 Aug 2017
Les petits merdeux de Génération Identitaire (GI) embarqués à bord du navire C-Star ont été, comme qui dirait, rejetés à la mer. Bon débarras ! Zarzis n’a pas voulu d’eux et c’est tant mieux. Refoulés de tous les ports méditerranéens, incapables sur leur rafiot à 76000 euros de bloquer les tentatives d’émigration clandestine, ils ont du se contenter, dans l’espoir d’entraver son action, de filer le train au navire d’une ONG qui vient en aide aux migrants.
Une forme d’agression qui s’apparente à de la piraterie. Associés pour l’occasion à leurs acolytes d’autres pays européens, ces dégénérés de l’extrême-droite française se rêvent en nouveaux corsaires au service d’une Europe blanche, ancrée dans son histoire chrétienne. Malgré l’échec de leur expédition, du moins quant à ses objectifs annoncés, ils auront pourtant réussi à faire parler d’eux. C’était sans doute là leur but véritable. Marginaux dans la galaxie d’extrême droite, ils savent que leur discours rencontre un écho croissant et que les méthodes musclés ont bien plus de partisans qu’on ne croit.
Il y a quelques décennies, des mouvements racistes, similaires à Génération Identitaire (GI), organisaient régulièrement des ratonnades dans les rues de Paris, de Marseille ou d’ailleurs à l’encontre des immigrés nord-africains. Le terme « ratonnade » vient sans doute de « ratons », l’un des surnoms péjoratifs donnés aux Arabes et qui signifie « petit rat ». La ratonnade est une espèce de pogrome à l’échelle réduite, non pas une action de masse plus ou moins manipulée mais une chasse à l’homme, bien souvent meurtrière, menée par de petits groupes que motive principalement leur hostilité aux Arabes, aux noirs et à toutes les populations qui leur sont identifiés. Pour des raisons évidentes, au cours des années 1950 et plus particulièrement au cours de la guerre de libération du peuple algérien, les ratonnades ont atteint leur apogée pour ne plus se distinguer que dans la forme du pogrome à proprement parler. Elles ont constitué alors l’un des instruments non-étatiques ou para-étatiques de la contre-révolution coloniale. Avec la mise en place de nouvelles formes de domination impériale et raciste, les ratonnades au sens « classique » du terme ont décliné sans pour autant disparaître. Loin de là. Depuis quelques années, il n’est pas rare, en effet, que les médias rapportent des actes de violence de ce type commis à l’encontre de musulmans ou d’individus appartenant à d’autres minorités résidant en France.
Génération Identitaire (GI) a inventé la ratonnade sur mer. Au-delà de ses péripéties, cette entreprise mériterait qu’on s’interroge plus avant sur sa signification. On ne peut y voir une simple opération aventureuse menée par quelques excités d’extrême-droite, adeptes du suprématisme blanc. Si Génération Identitaire (GI) a pu penser une telle opération, si elle a pu en assurer, au moins jusqu’à un certain point, la réalisation et la coordonner à l’échelle européenne, cela suppose, outre des moyens, un contexte favorable et la possibilité d’en tirer partie. Cette ratonnade maritime ne peut probablement pas être comprise, dans ce qu’elle a de politique, de distinct d’une simple « haine de l’Autre », si on ne la met pas en relation avec les grands chambardements politiques en cours. Je ne m’étendrai pas là-dessus sinon pour en évoquer les manifestations les plus significatives de notre point de vue, en l’occurrence l’intensification des guerres impériales, la mise en œuvre, par les Etats occidentaux, de dispositifs anti-migratoires exceptionnels et l’influence croissante, en leur sein, de courants et d’idéologies racistes qui débordent largement les rangs de l’extrême-droite pour s’exprimer, plus ou moins ouvertement, dans tout l’échiquier politique.
De même que l’expédition de Génération Identitaire (GI) témoigne de la nouvelle agressivité impériale, la mobilisation de nos marins et pêcheurs ne doit pas être interprétée comme l’expression d’un antiracisme moral, nourri d’un humanisme apolitique et de bons sentiments comme l’aiment certaines de nos élites. Sinon dans son langage public, du moins dans sa signification politique, cette mobilisation s’apparente bien plutôt à la grève des dockers algériens qui, en 1950, ont boycotté les bateaux d’armements affrétés par la France coloniale à destination du Vietnam.
Henda Chennaoui /
Le 30 juin 2017 est la date butoir donnée par les habitants de Gabès au Groupe chimique tunisien pour cesser de rejeter le phosphogypse dans la mer. Avec le soutien des associations et collectifs locaux, les habitants prévoient d’organiser une grève générale, menacent de bloquer eux-mêmes le déversement, de fermer tout le complexe industriel, comme ils l’ont fait en 2013. Après 45 ans de pollution, les revendications se radicalisent. Reportage
Le 30 juin 2017 est la date butoir donnée par les habitants de Gabès au Groupe chimique tunisien pour cesser de rejeter le phosphogypse dans la mer. Avec le soutien des associations et collectifs locaux, les habitants prévoient d’organiser une grève générale, menacent de bloquer eux-mêmes le déversement, de fermer tout le complexe industriel, comme ils l’ont fait en 2013. Après 45 ans de pollution, les revendications se radicalisent. Aujourd’hui, les Gabèsiens ne demandent pas seulement la diminution de la pollution, mais la fermeture progressive, voire immédiate, du groupe chimique.
Face à la mer, à 200 mètres du groupe chimique, nous sommes à Chott Essalam. Les vagues d’un marron foncé s’échouent sur le sable radioactif constitué en partie de résidus de phosphogypse. « On l’appelle la mer chocolat ! », s’exclame avec ironie Mohamed Aoun, 40 ans, professeur universitaire. « Si vous passez par malchance par ici, vous devrez en rentrant frotter vos vêtements, votre peau et vos cheveux très prudemment car vous risquez de transporter avec vous des particules radioactives qui colleront pendant plus jours. C’est ainsi que les gens peuvent attraper des maladies graves comme le cancer », explique Mohamed, le ton grave. Les habitants de Chott Essalam, sont obligés de longer la plage toxique pour rejoindre la ville. Ils sont exposés quotidiennement à la radioactivité ce qui pourrait être à l’origine des maladies diverses dont ils se disent massivement victimes.
Avec sa femme et ses deux enfants, Mohamed Aoun a choisi, depuis un peu plus d’un an, d’émigrer en France. « Je me considère comme un réfugié environnemental. Ma vie est devenue insupportable ici. Mes enfants ont grandi malades avec des complications respiratoires de plus en plus prononcées » explique Mohamed avec regret.
Juste à côté de lui, Hamadi Jmaii, 38 ans, peintre en bâtiment souvent au chômage, sort de sa poche, des photos de sa fille, Sonia, 20 ans. « Quand elle avait 14 ans, elle a eu une fièvre rare qui l’a complètement paralysée. Le médecin a dit que c’est peut-être causé par la pollution. Mais nous n’avons pas réussi à la soigner ni à prouver le lien avec le groupe chimique qui envahit nos maisons et nos corps. Maintenant, ça fait six ans que je me bats pour la fermeture de ce monstre », raconte Hamadi en regardant les photos de sa fille. Amaigrie par la maladie, elle est incapable de bouger, de parler et de manger.
Le monstre continue de rejeter ses déchets chimiques dans la mer. Des tonnes de phosphogypse s’entassent sur des kilomètres devant la plage. Ces rejets dans le golfe sont estimés à 10 à 12 000 tonnes/jour depuis plus de quatre décennies. Après la mobilisation de 2013, le groupe chimique a accepté de faire des analyses sur la terre, l’eau et l’air. « Nous avons demandé de faire les analyses dans les laboratoires de CRIIRAD. Mais ça été bloqué par la direction de la centrale chimique, qui a proposé un autre laboratoire faisant partie de son clan. Après le 14 janvier, pour casser les mouvements et les collectifs qui militent pour sa fermeture, le groupe chimique a créé sa propre société civile qui soutient ses décisions et parle de demi-mesures », explique Mohamed.
Nous arrivons à l’oasis de Kharouba de Habib Chaairat, 53 ans. En 1975, le groupe chimique s’est installé en plein milieu de Nazla, Chott El Salam, limitrophe de l’une des rares oasis maritimes du monde. Les habitants de Nazla, qui ont vu leurs terrains et maisons confisqués, vivent la séparation établie entre le reste de l’oasis et les maisons survivantes au massacre comme une occupation. Au milieu d’un champ de tabac, Habib fixe du regard une cheminée qui émet une épaisse fumée verdâtre.
« C’est la pire ! Vous voyez l’arrogance avec laquelle elle part dans l’air ? Elle pollue, elle tue, et brûle tout ce que nous avons dans toute impunité. L’indifférence de l’État, la cruauté de ce monstre a détruit nos terres, notre mer et tout ce que nous avons », s’indigne Habib. Il nous montre les dégâts de la pollution sur ses plantes grillées par la fumée toxique. « En 1975, Hédi Nouira [premier ministre] est venu nous annoncer l’installation du groupe chimique chez nous. Vous serez riches ! Vous aurez des belles maisons et des grandes voitures !, nous a-t-il dit. Nous lui avons expliqué que nous voulons juste faire développer notre agriculture et que les maisons en marbre et les voitures de luxe nous importent peu. Nous sommes des paysans ! Ils ont fini par nous expulser de nos maisons et ils continuent à nous pourrir la vie quotidiennement sans la moindre pitié ! », se rappelle Habib avec amertume. Il y a quelques années, ces champs étaient remplis de henné, de grenades et de pommes. L’oasis employait près de 200 personnes et nourrissait près de 400 familles. Gabès était l’un des principaux fournisseurs de plusieurs légumes et fruits.
Le groupe chimique de Tunisie (GCT) est la quatrième entreprise nationale avec un chiffre d’affaire de 1.653 de milliards de dinars, en 2012. Le groupe chimique assure l’enrichissement des phosphates et leur transformation chimique en produits finis et semi-finis. Près de 200.000 personnes vivent de l’industrie des phosphates entre Gafsa, Gabès et Sfax. Ce qui pèse lourdement sur l’argumentaire des habitants qui demandent la fermeture du groupe chimique. Safouen Guebibia et Nader Chkiwa, militants de l’Association de protection des oasis de Chott El Salam, expliquent que le pire est encore à venir. « Le projet bientôt entamé à Sra Ouertane, qui consiste à exploiter la mine de phosphate, nous donnera le coup de grâce. La mine de Sra Ouertane contient de l’uranium utilisé dans l’industrie nucléaire. L’extraction d’uranium à partir de l’acide phosphorique nécessitera énormément d’eau et ses rejets sont, souvent, versés dans la mer. Les décideurs n’ont que deux choix : soit le port de Radès, soit celui de Gabes. Vu que nous sommes déjà morts, je pense que le choix sera facile à faire », ironise Safouen.
La pollution atmosphérique et marine à Gabès est causée exclusivement par les rejets gazeux, souvent accompagnés de l’odeur étouffante de l’ammoniac, du SO2 et de l’acide sulfurique. « Les gens ici respirent des poisons. Souvent, ils étouffent durant leur sommeil. Ils n’ont même pas d’ambulance à proximité. Ceci sans parler des maladies causées par les rejets qui fragilisent le système immunitaire, notamment celui des enfants », explique Nader. Les rejets solides constitués principalement de phosphogypse sont jetés dans la mer. Après avoir promis, en 2013, d’arrêter de rejeter ses déchets dans la mer, le GCT se rétracte et refuse de reconnaître sa responsabilité dans la catastrophe écologique au golfe de Gabès.
Sous un soleil de plomb, Mohamed Guerraoui, 49ans, pêcheur, nous attends au port de Gabes. Il est presque midi. Déserté par les poissons, le golf de Gabès, jadis, une rare pépinière marine, s’est transformé en une énorme décharge de phosphogypse. Aucun mouvement dans le port. Un groupe de cinq pêcheurs se penchent sur la couture d’un vieux filet. D’autres se reposent sous l’ombre d’un mur. La discussion porte sur le crabe qu’ils appellent Daech. « À cause de la destruction de l’écosystème, le crabe a envahit la mer. Il massacre tout ce qu’il trouve et surtout nos filets vides » se désole Mohamed. Pêcheur depuis plus de 20 ans, Mohamed est pessimiste. « Il faut absolument fermer le groupe chimique ! La décision doit être prise indépendamment de toutes les conséquences. Une fois fermé, nous saurons avec l’aide de spécialistes ce que nous devons faire. Mais, continuer comme ça signifie une mort imminente ! » assure-t-il.
Alors que le gouvernement a fini par céder aux revendications du mouvement ” Yezzi ” à Sfax et a décidé la fermeture de l’usine SIAPE, les Gabèsiens semblent au bout de leur patience. « Quand nous voyons ce qui se passe à Tatouine, l’expérience de Jemna, celle de Karkennah et la victoire de Sfax, nous ne pouvons que conclure une seule vérité : le pouvoir n’écoute les cris des marginaux que sous la pression de la rue. C’est justement ce que nous allons faire le 30 juin ! » promet Safouen.
Communiqué de presse :03/12/2018
Dans un communiqué de presse rendu publique le Lundi 3 décembre 2018, le réseau tunisien de la pêche artisanale durable déplore la décision de l’administration des pêches d’arrêter l’application certaine disposition de la loi règlementant la pêche au chalut. Il est à rappeler que le réseau est formé d’associations de pêcheurs artisans et son siège est au port de Zarzis.
Ci-joint le communiqué :
Le Réseau tunisien pour la pêche traditionnelle durable condamne les décisions prises par l’administration et l’UTAP (syndicat de l’agriculture et de la pêche) publié le 28 novembre 2018 concernant le gel de certaine disposition de la loi régissant le secteur de la pêche, en particulier les mesures de protection du golfe de Gabès et l’organisation de l’activité des chalutiers.
Le golfe de Gabès, qui longe la côte sud de la République tunisienne au sud de la ligne passant par Ras Kaboudia (Mahdia), est l’une des régions les plus riches de la Méditerranée en termes de biodiversité et d’abondance de la production de poisson. Il s’agit de la zone de pêche la plus importante de Tunisie et de l’une des zones de pêche les plus importantes de la Méditerranée, car ses eaux sont peu profondes sur de vastes distances allant jusqu’à 250 km de la côte à certains endroits pour atteindre une profondeur de 200 m. Ainsi, le milieu marin fournit les conditions nécessaires à la prolifération et à la croissance de plusieurs espèces marines, en particulier autour des côtes des îles de Kerkennah. Les spécialistes du golfe de Gabès l’appellent donc la pépinière de la Méditerranée.
Avant l’indépendance, le golfe de Gabès était une zone de pêche au profit des petits pêcheurs exerçant des activités de pêche traditionnelles. Au cours de cette période, le législateur a préservé des traditions de cogestion de ses richesses.
Cependant, la période qui a suivi l’indépendance a été caractérisée par la volonté des gouvernements à réaliser une croissance rapide du secteur de la pêche et d’obtenir une production accrue au détriment des autres piliers du développement durable du secteur. L’effort de pêche a augmenté sans que le stock puisse se régénérer, ce qui a entraîné un déséquilibre de l’écosystème marin avec l’émergence et la propagation du phénomène de la pêche illicite.
En réponse aux pressions exercées par les pêcheurs illicites sur la durabilité du secteur de la pêche et au mépris de la loi nationale et des engagements internationaux de l’État tunisien, le Réseau tunisien de pêche artisanale durable (RTPAD) exprime son attachement aux mesures de protection du golfe de Gabès mentionnées clairement dans la loi n ° 13 de 1994 du 31 janvier 1994 sur la réglementation de l’exercice de la pêche et des lois le complétant . Il exige que ces mesures ne soient pas contourné, en particulier :
Les petits pêcheurs suivent, avec une vive préoccupation, les événements et les décisions prises par l’administration certains partis de la syndicale qui ne sont pas inquiets de la durabilité de l’exploitation des ressources halieutiques. Ils réitèrent leur appel aux acteurs nationaux et internationaux de s’opposer à la campagne organisée visant à détruire les moyens de subsistance de quelque 40 milles familles de la région, ouvrant ainsi la porte à l’accaparement des richesses halieutiques et à la destruction des écosystèmes du golfe de Gabès pour en faire une région déserte incapable de remplir son rôle historique en Méditerranée.
Cette situation est caractérisée par une gestion non participative de nos ressources halieutiques et l’instauration d’une gouvernance autoritaire par les armateurs de la pêche industrielle par le biais d’une organisation qui ne représente pas les intérêts des petits pêcheurs. Le réseau tunisien de la pêche artisanale durable appelle tous les pêcheurs tunisiens à :
Le Réseau tunisien de la pêche artisanale durable recommande le renforcement de ces mesures protectionnistes et de ne pas les compromettre par la :
Nous espérons donc que cette déclaration ouvrira la porte au dialogue et que le gouvernement actuel entendra notre demande et organisera des réunions afin de clarifier notre point de vue et de mettre un terme à l’exclusion sociale des groupes vulnérables victimes de discriminations.